24 février 2018

564ème semaine politique: de quel "équilibre" Macron est-il le nom ?

 

 

Où il est question du prétendu "équilibre" d'une politique qui veut cacher sa radicalité.

Un samedi froid de février, le jeune monarque se déplace au Salon de l'Agriculture. Il est copieusement sifflé, en particulier par des militants des Jeunes Agriculteurs. Puis il s'accroche avec un agriculteur, hausse le ton et dérape: "je vous engueule parce que vous me sifflez!" Cette triste séquence d'un président-sourire qui perd ses nerfs quand la réalité détruit son plan de com' policé, est d'autant plus cocasse qu'elle porte sur le glyphosate: Jupiter perd ses nerfs face un agriculteur qui lui reproche l’arrêt du glyphosate alors que Macron leur laisse justement 3 ans de plus pour nous contaminer. Et pourtant, ce délai de grâce de 3 ans accordé au glyphosate avait été présenté en son temps comme une mesure d'"équilibre" par le gouvernement.

"Équilibre"... 

La Macronista n'a que ce mot à la bouche. Elle est bien servie sur sa droite par les éructations lunatiques du nouveau président de LR. Laurent Wauquiez, biberonné au centrisme humaniste quand il a fait ses débuts en politique, s'est transformé en chantre de la droite furibarde. La publication de quelques extraits d'un discours public devant des étudiants lyonnais a confirmé l'image du personnage, caricaturale. Même Nicolas Sarkozy l'a traité de "merde", à en croire quelques fuites. Aussi Macron et ses proches peuvent-ils feindre de se rassurer sur "l'équilibre" de leur politique. Devant pareille caricature, avec de surcroit une Marion Maréchal-Le Pen qui fait mine de revenir en politique, la droite caricaturée en extrême droite laisse un vaste champ libre à l'action du jeune monarque.

"Équilibre"... vraiment ?

Réduction des droits des salarié(e)s et suppression de 200 000 postes de représentants des salariés dans les entreprise grâce à la loi Travail, suppression de l'ISF et réduction de l'imposition des revenus financiers pour quelques-uns, raccourcissement des délais de dépôts de demande d'asile pour expulser plus rapidement, réforme élitiste du baccalauréat et plan de départs "volontaires" pour 120 000 fonctionnaires; légalisation de l'état d'urgence dans notre loi ordinaire, démantèlement de la loi de Transition énergétique, plans d'économies dans les hôpitaux et déremboursements supplémentaires de soins, la liste est longue et elle s'allonge de semaine en semaine.

La Macronista est une politique déséquilibrée qui améliore massivement et rapidement la situation des plus fortunés, des chefs d'entreprises, et des institutions financières, et dégrade, de plus en plus massivement, mais rapidement également celle de l'immense majorité du pays. Le motif avancé pour cette politique de classe est qu'elle serait bonne pour le pays.

Lors de la campagne présidentielle, il y avait pourtant un éclat, une promesse d'équilibre, d'emprunter à la solidarité défendue par les uns et à l'égoïsme pragmatique, de défendre la liberté et l'autorité. Le fameux "en même temps" fut la marque symbolique du discours macroniste, à tel point que cette expression s'est imposé depuis comme un tic de langage désormais largement répandu dans la société et le monde politique de tous bords.

Mais cet équilibre s'est d'abord rapidement révélé artificiel. Les lois sur le travail, l'état d'urgence ou le budget n'étaient pas "équilibrées". Où est l'équilibre d'une politique qui rend plus à 400 000 foyers les plus riches qu'à 21 millions de foyers populaires ? Où est l'équilibre d'une politique qui prétend améliorer le dialogue social en laissant les employés avec moins de droits et de moyens face aux employeurs ? Parmi les "nouveaux droits", le candidat Macron avait promis l'extension de la Sécu des salariés aux indépendants et professions libérales. Le RSI a certes été "facialement" supprimé (le logo a disparu des échanges de courriers...), mais nul ne sait encore comment cette protection sociale sera financée.

Autre promesse, celle-là déjà non tenue, l'extension de l'assurance chômage aux salariés démissionnaires. C'était dans son "projeeeeet", rappelez-vous. En fait, il n'en sera rien, où très peu. Fautes de financement, les partenaires sociaux ont livré leur copie au gouvernement le 22 février, qui doit juger des critères d'attribution: entre 14000 et 23 000 démissionnaires seraient concernés chaque année. Une broutille...

Où est l'équilibre quand on met dans notre droit commun la possibilité d'emprisonnement sans preuve ? Cette politique du "deux poids, deux mesures" fait florès en Macronista. Quand Macron lâche les chiens médiatiques contre les cheminots, il se garde de rappeler que les revenus financiers sont désormais moins taxés que les revenus du travail de ces mêmes cheminots.

S'il avait trouvé une position d'équilibre sur Notre-Dame-Des-Landes - attendre, écouter, voir, puis trancher - Macron la perd quand il s'agit d'un autre lieu de contestation zadiste, à Bure, dans la Meuse. Le 22 février, des opposant(e)s au projet hallucinant d'enfouissement de déchets nucléaires sont délogés par surprise par les forces de l'ordre. Et ce, alors que les jours précédents, le même gouvernement proposait une "concertation."

En second lieu, Emmanuel Macron et ses proches eux-mêmes perdent tout sens commun, ce pragmatisme qu'ils avaient prétendument monopolisé sur la scène politique. La réforme de la SNCF, qui a pris cette semaine une nouvelle tournure délirante, est un bel exemple de cette dérive. Dans la suite du rapport Spinetta, deux points majeurs sont rapidement devenus les axes centraux de la réforme gouvernementale: la suppression des petites lignes et celle du statut des cheminots. Pour justifier  la démarche, on envoie Christophe Castaner délirer sur les plateaux sur l'ampleur de la dette, "bientôt 50 milliards !": "il faut sauver le service public des transports!" s'exclame-t-il chez BFM. D'où vient cette urgence ? La SNCF n'est même pas évoquée une seule fois dans le programme présidentiel du candidat Macron publié en mars dernier. La SNCF serait-elle en faillite ? Non, pas du tout. L'entreprise publique a dégagé près de 600 millions d'euros de bénéfice net en 2016, et encore 119 millions au premier semestre 2017 sur un chiffre d'affaires en hausse de près de 4%. Et l'endettement ? Pourquoi donc le gouvernement fait-il mine de s'affoler de cette dette comme si la SNCF était une entreprise privée? Le chantage évoqué par Macron en juillet dernier - effacement de la dette contre suppression du statut des cheminots - ne tient pas. Cette dette n'a nullement besoin d'être "nationalisée", elle l'est déjà.

Devant la mauvaise réception de cette réforme, le gouvernement lâche une autre bombe, le recours aux ordonnances. Comme pour la loi Travail de l'été dernier, le procédé consiste à faire voter un texte sans débat sur sa composition. Il a l'avantage d'aller vite. Il a l'inconvénient d'illustrer une fois de plus le mépris dans lequel tient Macron la démocratie parlementaire. La menace a deux objectifs: éviter que l'Assemblée nationale ne serve de tribune pédagogique - "l'opinion" pourrait se retourner plus durement encore - et, surtout, provoquer davantage les cheminots pour caricaturer cette réforme sur ce seul sujet, un épouvantail facile.
"Le dénigrement des chemins de fer est à la mode dans les milieux dirigeants, malgré les qualités de sécurité et de salubrité de ce moyen de transport." Le Monde Diplomatique, février 2018.

En troisième lieu,  il y a des sujets où une position prétendument centriste est a minima intenable, au pire cynique voir ignoble. La position française sur les massacres de civils au Yémen est un exemple de cette fausse"pondération" qui finalement n'est que le cynisme le plus cru. Le sujet n'est pourtant "ni de droite, ni de gauche" tant la real-politik sait faire des dégâts et à droite, et à gauche. La ministre des Armées répète les éléments de langage élyséens, on continue de livrer des armes et des bombes à l'Arabie Saoudite "et en même temps" on réclame un corridor humanitaire. D'autres pays en Europe ont décidé, plus courageusement, de cesser toute vente d'armements aux auteurs des bombardements.

La loi asile et immigration, dévoilée plus complètement cette semaine, est un autre exemple, plus ample encore, de ce cynisme d'Etat. Après la circulaire de tri dans les centres d'hébergement d'urgence de décembre 2017, la Macronista livre son projet de texte: ainsi le gouvernement veut-il réduire les délais légaux de dépôts de dossier pour les immigrés (au lieu d'accorder davantage de moyens pour réduire ces mêmes délais...), doubler les délais de rétention des migrants (à 90 jours), et "en même temps" explique-t-il qu'il veut "renforcer la protection" d'un certain nombre de personnes vulnérables. On devrait sourire si le sujet n'était grave. Le gouvernement s'abrite derrière des comparaisons européennes. Quand il est interrogé sur son double discours, notamment vis-à-vis de l'Afrique, par un journaliste de Quotidien (TMC), Macron s'énerve: "vous ne faites pas votre travail!"

Et pourtant, la réalité est là: cette loi sur l'immigration et l'asile ne cherche pas à améliorer le quotidien des migrants, mais à "endiguer l'immigration".

Le cynisme n'étrangle pas le ministre de l'intérieur: pour justifier un texte "totalement équilibré" selon lui, il explique mercredi, sans rire, que les déboutés, plus rapidement fixés sur leur sort, pourront désormais rentrer plus vite sans avoir "perdu (leurs) racines familiales, le contact avec le pays" (sic!). Cette loi est si équilibrée qu'elle est récusée par la Cimade, Médecins du Monde, Terre d'asile, le GISTI, le Défenseur des droits, Amnesty international, et même Le Monde, quotidien macroniste qui s'indigne, dans un récent éditorial, de la perte d'équilibre d'Emmanuel Macron sur le sujet migratoire: le gouvernement, écrit-il, "néglige cruellement deux principes fondamentaux : l’accueil des personnes en détresse (quasiment absent de son projet) et le respect de la dignité humaine. En la matière, le « en même temps » cher au président de la République n’est plus que de façade."




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